Un poème de Pierre Emmanuel

Car ce jour est un jour d’années : le jour de toutes tes années.
Tu n’es assis que depuis une heure et c’est déjà ton plein été
Déjà le premier soleil roux, le fruit mûr à la pulpe d’automne
Il te faudra mourir tout à l’heure : vaut-il la peine de courir de-ci de-là
Pour expirer sur un lit de hasard ou en chemin vers l’ultime mirage ?

Demeure. Vaque aux soins de l’enclos, tandis que chante dans la maison
Cette femme au vêtement d’habitude que tu es seul à connaître nue
Plus vaste dans son mouvement que la mer, son ventre comme un soleil sur les arbres.

Alors si l’on vient t’arracher de ton champ ou de ta maison
Pour te jeter en ces lieux de néant, camps, prisons ou batailles d’hommes
Ton âme te rentrera dans le corps, scellant la maison et la vigne
Et le paysage tout autour et le fruit que tu n’as pas cueilli,
Dans la grande solitude où tu entres, la science de toi-même et la nuit
Cette femme fidèle à toi plus que jamais tu ne pourrais l’être
Cette éternité de diamant noir, ce mur d’identité sans lézarde
Entre toi et toi-même esclave, toi qu’elle tient et toi qui te renies.

Je te laisse, dit Dieu. Tu es fort. Non d’une force que tu connaisses :
Le plus chétif, il est fort en esprit, s’il donne son âme en échange
D’une autre qu’il reçoit en lui-même sans l’empêcher d’aucun obstacle ou secret.
Toute âme ayant brisé la prison où la peur d’être aimée l’enferme
Est sur le monde comme un grand vent, une insurrection d’écume et de sel
Une haute parole de vie dans et contre le corps éphémère.
Tout est vie, et plus encore à la fin quand se fend l’écale du corps
Sous la véhémence de l’âme ne tolérant plus d’être toujours en servage :
C’est alors non le corps qui pourrit, mais le bulbe d’une invisible jacinthe
Qui monte dans l’humilité triomphale comme une grappe de cieux superposés.
Je te laisse, dit Dieu. Tu es heureux. Je te laisse car tu es certain.
Toi, premier sauvé de Babel, non par vertu singulière
Mais simplement parce que tu aimes.

(Babel, 1951, extrait)

4 commentaires sur “Un poème de Pierre Emmanuel

  1. Mais… C’est tellement beau. 1) Comment as-tu pu garder pour toi tous ces trésors ? 2) J’admire autant les textes que ton goût qui les réunit 3) Je suis honorée que tu apprécies mes textes en découvrant ceux qui sont à ta racine, je comprends mieux également la genèse de ton écriture 4) on pourrait se sentir petits en comparaison de ces poètes mais ce qu’ils expriment est tellement grand, les dépassant comme ils nous dépassent, que cette vanité passe bien vite. Enfin, 5) ma liste de livres à lire s’allonge à chacun de tes posts, heureusement qu’un séjour à Paris me permettra de ne me réapprovisionner dans quelques semaines. 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Mais… Merci à toi, surtout, de m’avoir suggéré cette « anthologie » ! J’éprouve un grand bonheur, un bonheur charnel, à recopier et partager ces trésors avec toi et d’autres. Je crois que les textes que je classe dans la catégorie « racine » sont les plus déterminants dans ma modeste (je veux dire petite) démarche mais tous me donnent un surcroît de vie, ou même la vie, tout simplement. Je connais Pierre Emmanuel depuis peu. Je suis tombée sur lui dans un livre de François Cheng, et je me suis acheté une anthologie de ses poèmes (La Seconde Naissance, textes choisis par Anne-Sophie Constant). Je dois dire que le poème ici recopié n’est pas très représentatif de l’écriture de Pierre Emmanuel, bien plus sombre, hantée de la figure de la femme et surtout de la mère. Cette grappe de cieux superposés – une explosion. Merci Joséphine.

      Aimé par 1 personne

  2. Lu et relu plusieurs fois pour entrer davantage dans la plénitude du personnage, du couple, de leur vie mêlant amour, travail, mort, combats. Très très beau. Je suis sûre que je peux le lire encore dix fois et découvrir de nouvelles choses. Par exemple, ce fruit non cueilli, est-ce un fruit particulier ou simplement le travail non encore accompli? Eclaire ma lanterne! Quoiqu’il en soit, quelle liberté dans cette histoire.

    Aimé par 2 personnes

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